dimanche 10 février 2013

Isaac et le toucher

- Genèse 27, 1 à 27 -

(un coussin parle) 
Avouez-le : vous pensez qu'il s'est fait rouler, mon brave Isaac ! Vous pensez qu'il s'est fait avoir par son fils Jacob, et par sa femme Rébecca, n'est-ce pas vrai ?
Vous croyez qu'il aurait mieux fait de suivre son oreille que de croire en ce qu'il pouvait toucher… « c'est le toucher qui l'a trompé » ? Vous avez tout faux.









dimanche 6 janvier 2013

Une foi qui écoute

- Deutéronome, chap. 6, vv. 4 et 5 -
Écoute, Israël! Le SEIGNEUR, notre Dieu, le SEIGNEUR est un.
Tu aimeras le SEIGNEUR, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force.

- Épître de Paul aux Romains, chap. 10, v. 17 -
La foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend par la parole du Christ.



dimanche 30 décembre 2012

Ecrire sa vie

- Deuteronome 8, 1 à 5 -

Ecrire son autobiographie n'est pas l'apanage des mourants. Au contraire, pour entrer dans notre vie, nous devrions tous écrire notre autobiographie, au fur et à mesure de la vie. Écrire son autobiographie est le meilleur moyen - et beaucoup moins cher que des séances de psy ! - de se saisir de sa vie par le souvenir. Car seulement si nous apprenons à nous souvenir, nous pouvons vivre en conscience, comprendre qui nous sommes au présent.

Les sages et les psychologues - pour une fois qu'ils tombent d'accord ! - le disent bien : pour vivre heureux, il ne faut pas se comparer avec les autres, mais avec la personnes que l'on a été - en se saisissant de son évolution personnelle, on devient à la fois humble et clairvoyant.

C'est donc une fausse idée que de croire que l'on écrit son autobiographie pour les autres, par envie de laisser une trace écrite de son passage, pour témoigner, sauvegarder une mémoire, ou par peur de la mort. On doit écrire son autobiographie pour mieux vivre les journées et les années qui nous seront encore données ! Peu importe alors la forme ou la qualité du récit, qui ne se doit même pas d’être cohérent, compréhensible, lisible ou le plus complet possible.

Se souvenir de son histoire pour se saisir de son avenir, ce n’est pas vouloir raconter toutes ses histoires. Certes, nous en avons tous plusieurs, qui s’entrecroisent, se mêlent, se superposent, se soutiennent, etc. Une histoire professionnelle, une histoire amoureuse et conjugale, une histoire familiale, une histoire personnelle, une histoire intellectuelle, une histoire spirituelle, etc.
Mais il suffit déjà largement de commencer par identifier des étapes qui ont marquées des tournants, par le souvenir de figures qui ont stimulé nos quêtes de vie - des personnes, des modèles, des rêves, des cauchemars.
Si vous dites maintenant que cela vous parait bien dépasser vos capacités littéraires ou votre emploi du temps, je peux vous proposer un coach personnel - tout à fait gratuit en plus !

Car vous avez raison : aucun roman n'aurait jamais existé sans ce que l'on appelle aujourd'hui un coach d'écriture, autrefois une muse, une égérie. Mais l'inspiratrice ou l'inspirateur que je vous propose ne relève en rien d'un aguichage - ce coach personnel, c'est votre Bible, en partant du texte que nous avons lu ce matin.
Nous savons pourtant bien que la Bible est une espèce de biographie - certains disent, la biographie d'un peuple, d'autres, la biographie de Dieu lui-même. Je propose d'être plus modeste et d'approcher la Bible précisement comme une école d'autobiographie. La Bible nous apprend, par les récits qui sont faits de mémoire, à nous souvenir de notre vie, en particulier de ce qui fait sens et de ce qui fait scandale.

L'exemple originel du fonctionnement de cette "école d'autobiographie" est l'histoire des premiers humains : Pour comprendre d'une façon juste les récits d'Adam et d'Eve dans le livre de la Genèse, il faut renoncer à vouloir les situer dans les filiations empiriques et biologiques. Les deux figures théologiques que sont Adam, le "Terrien", et Havva, "la Vivante", sont destinés à nous faire comprendre le sens de notre vie, non pas la couronne de notre arbre généalogique.

Ainsi, les figures des récits de la Bible veulent nous apprendre davantage sur nous-mêmes, sur notre présent vécu comme présence d'un Autre, que sur le passé de quelques nomades des temps reculés. C'est en prenant la Bible pour notre coach personnel du "faire-mémoire" et de l'autobiographie, qu'elle déploie son vrai potentiel spirituel, sa force d'instruction et d'encouragement.

Notre lecture est parfaitement claire sur le sens de cette démarche : Tu te souviendras de toute la route que le SEIGNEUR ton Dieu t'a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté ; ainsi il t'éprouvait pour connaître ce qu'il y avait dans ton cœur et savoir si tu allais, oui ou non, observer ses commandements… tu reconnais, à la réflexion, que le SEIGNEUR ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils.

Le souvenir d'Israël est d'abord souvenir d'une pauvreté, d'une affliction, d'une épreuve, que le livre du Deutéronome comprend comme une éducation de la part de Dieu. L'autobiographie d'Israël que constitue la Torah, le souvenir de toute la route que le SEIGNEUR ton Dieu t'a fait parcourir, non seulement ne fait pas abstraction des passages à vide, des temps de souffrances et de doutes, mais elle les privilégie dans la mémoire !

Israël, pour se connaître, se souvient avant tout de ses épreuves et ainsi de la délivrance reçu comme un cadeau de vie, délivrance qui devient alors toujours à nouveau le coeur de l'identité du peuple de Dieu. Cela est contenu dans ce beau verset qui résume l'expérience de foi d'Israël : "L'homme ne vit - et survit - pas de pain seulement, mais de tout ce qui sort de la bouche du SEIGNEUR."

Or, si nous prenons ce texte pour une première leçon de notre école d'autobiographie, il pose aussi un problème important. Certes, le souvenir de toute la route que le SEIGNEUR ton Dieu t'a fait parcourir ne saurait pas non plus, dans mon cas, faire abstraction des passages à vide, des temps de souffrances et des temps de doute - mais est-ce que je dois les privilégier dans ma mémoire ? Pour me connaître, dois-je me souvenir avant tout des épreuves, pour reconnaître la délivrance reçu comme un cadeau de vie ? C'est une tendance bien connue dans les récit de vie chrétienne : le mal devient nécessaire pour mettre en valeur les bienfaits, voire les conversions. Le mal, vu dans le rétroviseur, est le matériau qui fait de ma vie un drame digne d'être raconté.

Certes, il n'est pas sain d'escamoter, dans notre souvenir, les temps de désert et de souffrance. Nous savons par la psychanalyse les déséquilibres et les dévastations psychiques que le déni d'une blessure peut causer. Ecrire sa vie, c'est aussi oser dire le mal, oser nommer sa souffrance.


Pourtant, nous ne devrions pas en faire un mal "nécessaire" et un matériau dramatique : aucune présentation de devrait enlever à la souffrance le caractère de non-sens, le côté indicible et incompréhensible. La souffrance reste absurde, même vue dans le rétroviseur.

Notre lecture biblique a été parfois utilisé pour justifier la souffrance d'Israël, et donc la souffrance humaine, comme un élément nécessaire d'éducation et de maturation. N'est-il pas dit que le SEIGNEUR t'a fait parcourir (la route) dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté ; ainsi il t'éprouvait pour connaître ce qu'il y avait dans ton cœur… il t'a mis dans la pauvreté, il t'a fait avoir faim" ? Le mal viendrait donc de Dieu, et serait donc un mal nécessaire pour se connaître ?

Là, il faut faire attention dans notre interprétation : Il serait, pour nous, parfaitement absurde de dire "Des souffrances, il en fallait bien pour mon éducation et ma maturation", car qu'est-ce que j'en sais ? Dois-je vraiment affirmer que la souffrance avait un sens pour pouvoir la nommer ?
Ne puis-je pas simpement reconnaitre qu'elles étaient bien réelles, ces souffrances ; qu'il n'est pas seulement une illusion, ce mal ? Dire simplement "Des souffrances, il y en avait, il y en a, il y en aura dans ma vie, et c'est parce que j'accepte de m'en souvenir qu'elles sont devenues un élément de mon éducation et de ma maturation".
En aucun cas, le texte nous pousse à justifier le mal comme une volonté divine. La Bible nous encourage au contraire à partager le cri de tout être humain face au scandale de la souffrance.

Contrairement au peuple dans notre lecture, nous ne sommes pas encore arrivés au bord de la terre promise. Nous devons nous tenir, pour le temps qui nous sera encore donné, au bord de nos misères comme de nos bonheurs. La Bible nous apprend et nous encourage à nous souvenir de notre vie, de tout ce qui fait sens et de tout ce qui fait scandale, et de vivre ainsi notre présent comme présence inspiratrice d'un Autre. AMEN.

mardi 25 décembre 2012

Noël, le "second life" de Dieu

- Esaïe, chap. 45, vv 5 à 13 -

J'aimerais commercer par vos raconter une anti-histoire de Noël. C’est l’histoire de David et Amy, deux Anglais qui cherchaient… une nouvelle vie peut-être ? Dans leur recherche tout à fait réelle, ils se sont rencontrés virtuellement, sur Internet, dans un “chatroom” - un site où l’on échange des messages sans se voir et sans savoir qui est l’autre réellement. Or, David et Amy ont eu “le déclic” - et ils ont voulu se rencontrer dans la réalité. Dans la réalité, ils sont même allés jusqu’à se marier ; mais leur recherche d’une autre vie n’était pas pour autant terminée, recherche que chacun poursuivait toujours seul devant son ordinateur, comme c’est le cas aujourd’hui dans beaucoup des familles.

Et c’est là que l’histoire de David et Amy devient un peu rocambolesque. Car nos deux amis avaient découvert un jeu sur Internet qui est devenu, depuis 2003, un des lieux les plus populaires du monde virtuel avec 24 millions d’abonnés. Ce jeu s’appelle SECOND LIFE - ce qui dit tout de l’intérêt que les joueurs y trouvent : une seconde vie, virtuelle, une nouvelle vie sans les limites du monde matériel. Dans SECOND LIFE, chaque joueur crée son personnage virtuel que l’on appelle un “avatar”. C’est à travers cet avatar qu’il vit dans le monde virtuel, et qu’il peut visiter des villes virtuelles, construire sa maison de rêve, rencontrer d’autres avatars, discuter avec eux, prendre des cours de langue, etc - vous imaginez qu’il y a là des possibilités qu’on n’imagine même pas.

David et Amy, qui étaient toujours mariés réellement -et qui vivaient donc dans un même appartement, chacun devant son ordinateur- se construisaient une vie virtuelle dans SECOND LIFE, et s’y fréquentaient. Cela nous en dit aussi long sur leur vie réelle… Dans SECOND LIFE, l’avatar de David était propriétaire d'un club de nuit, qui se déplaçait dans un hélicoptère lourdement armé ; Amy était animatrice de boite de nuit. (Le journal qui a raconté leur histoire réelle précisait -un peu méchamment- qu’en réalité, les deux étaient au chômage).

Toujours est-il que le vrai David et la vraie Amy commençaient à avoir de vrais problèmes quand l’avatar de David prenait l’habitude de sortir virtuellement avec d’autres personnages virtuels - ce qui veut dire qu’il y passait réellement ses journées et ses soirées, devant l’ordinateur. Finalement, l’avatar de David s’est fiancé virtuellement avec un joli avatar féminin sur SECOND LIFE - et il a divorcé de la vraie Amy. David prétendait alors être fiancé avec la vraie personne derrière le joli avatar qu’il fréquentait, une femme qu’il n’a jamais rencontré réellement puisqu’elle vit à quelques milliers de vrais kilomètres, à l’autre bout du monde.

Quel rapport cette histoire réelle -mais bien virtuelle- peut-elle avoir avec un Dieu qui vient au monde ? Qui nous invite non pas à fuir dans un monde virtuel, mais à revenir constamment sur terre, selon le livre du prophète Esaïe?

Eh bien, Quand j’ai lu ce texte, j’ai cru y trouver, dans un premier temps, le récit d’un Dieu semble vouloir commander un avatar, son représentant dans un monde qu’il regarde d’en haut :

Je façonne la lumière et je crée les ténèbres, je fais la paix et je crée le malheur ; c'est moi, le SEIGNEUR, qui fais tout cela. (…)
C'est moi qui ai fait la terre et qui sur elle ai créé l'homme ; ce sont mes propres mains qui ont déployé le ciel, et c'est moi qui commande toute son armée.

Dans les récits de la naissance de Jésus, cette idée d’un Dieu qui commande une espèce d’avatar semble être incontournable : C’est lui qui crée de toutes pièces l’humain Jésus, c’est lui qui commande à Marie, c’est lui qui explique à Joseph comment s’y prendre, c’est lui qui dirige les étoiles et les sages de l’Orient etc.

Si c’est cela le projet de Dieu, l’histoire de Noël ne semble que prolonger et déployer l’idée d’un Dieu inaltérable, immuable, inusable, que la philosophie appela le ‘premier moteur immobile’, ou ‘cause première’, ou ‘l'absolu’. C’est ce que l’humanité, aussi à travers la spiritualité hébraïque, a lentement sécrétée, distillée et élaborée : Je suis le SEIGNEUR, et il n'y en a pas d'autre, à part moi il n'y a pas de Dieu ; (…) en dehors de moi il n'y a que néant : je suis le SEIGNEUR, et il n'y en a pas d'autre.

Tout cela est une magnifique confession de foi - aussi longtemps que Jésus n’est qu’un avatar. Si Jésus n’était qu’un personnage “télécommandé” dans un jeu divin que Dieu s’est crée, 2000 ans avant l’invention de SECOND LIFE, nous pourrions rester avec notre Dieu ou Anti-Dieu immobile, continuer à le craindre un peu de temps en temps, et l’aimer un peu de temps en temps, et l’ignorer la plupart du temps.

Or ce que nous savons par la suite de l’histoire de Jésus, c’est qu’il n’était pas un avatar.

Les Evangiles nous racontent l’histoire d’un homme qui a été tout autre chose qu’un jeu virtuel. Le Nouveau Testament, malgré son profond enracinement dans la spiritualité hébraïque, témoigne au-delà des histoires de Noël d’une nouvelle vie de Dieu qui vient au monde - non pas comme par un avatar télécommandé et quasi-virtuel. Un Dieu qui vient réellement au monde. Un Dieu qui vit lui-même une conversion.

En Jésus et dans l’Eglise, Dieu a réellement commencé une seconde vie, une vie où les vieilles paroles comme “Je suis le SEIGNEUR, et il n'y en a pas d'autre” etc ne changent pas grand chose à la réalité. Ce monde où Jésus a vécu, le monde où nous sommes ses disciples, ce n’est pas un monde à la SECOND LIFE, où la divine gravité reste inaltéré : c’est un monde où l’on souffre, où l’on pleure, où l’on meurt. La seconde vie de Dieu est donc une vie où Dieu souffre, où il pleure, où il meurt lui-même.

Noël comme une histoire réelle a donc un effet radical sur notre image de Dieu : Il est toujours le SEIGNEUR, mais il y en a bien un autre maintenant : Nous connaissons Jésus, l’autre de Dieu.

A travers l’histoire de Jésus, nous réalisons que Dieu a adopté une “deuxième vie” avec les hommes : il ne nous est plus salutaire de l’approcher à priori comme “maître du jeu”, le “grand joueur” qui affirme : Je façonne la lumière et je crée les ténèbres, je fais la paix et je crée le malheur ...

Dieu a réellement commencé une seconde vie à travers Jésus. Dans cette seconde vie, il a changé radicalement de perspective : il regarde le monde et ses enfants non plus d’en haut, comme un joueur de SECOND LIFE qui manipule son avatar.

Dans cette seconde vie, Dieu regarde le monde et ses enfants dans la perspective qui est la nôtre : enfermé, engagé dans une réalité où l’on doit accepter que les corps vieillissent, accepter que les relations humaines ne sont pas réductibles à quelques sms ou quelques bonheurs futiles, un monde où il faut assumer la personne que l’on est pour exister, où l’on ne peut pas garder son identité secrète et intacte quand on va à la rencontre d’autrui.

Dieu fait désormais partie de ce monde qui l’atteint, qui ne le laisse pas inchangé.

Frères et soeurs, en Jésus, et à travers l’histoire humaine de ceux qui le suivent, Dieu change. Son identité n’est plus comparable à celle d’un roi des destins, un ‘premier moteur immobile’, inaltérable, immuable, inusable ; il se connaît, il se fait connaître désormais tel qu’un enfant de ce monde, fragile et plein de questions.

Et en ce jour de Noël, nous pouvons justement nous interroger, en compagnie de ses amis et de ses détracteurs : Quel est l’avenir de ce Dieu qui se fait connaître par le plus fragile d’entre nous ?
Nous savons désormais qu’il ne saurait se téléguider sur son ordinateur au ciel. L’avenir de Dieu est entre nos mains et dans nos bouches, l’avenir de Dieu se joue, sans jeu de mots, dans notre réalité vraie ; non pas dans un SECOND LIFE spirituel et religieux, mais dans cette première et dernière vie qui nous est donnée. L’avenir de Dieu dépend maintenant de notre générosité, de notre créativité, de nos paroles d’amitié et d’intelligence.
Oui, Dieu vient au monde, là où nous méditons sa conversion à travers nos actes. Voici Noël, Amen.